Le véganisme, un truc de "blanc" ?

Dernière mise à jour : 7 mai 2020

écrit par Lily Ka


9 raisons pour lesquelles le véganisme

est vu comme "réservé aux blanc.he.s" : parlons véganisme inclusif et afro féminisme.



Pour rendre le véganisme plus inclusif, il est nécessaire de le remettre dans un contexte de mouvement de libération. L'idée est de mettre fin à l’impérialisme, à la suprématie, au capitalisme et l’hétéropatriacat blanc cis-genre sous toutes ses formes. Cette article va donc faire le lien entre l’afro féminisme, la libération noire et la libération animale. Cette analyse est nécessaire afin de cesser de percevoir ces luttes comme étant en compétition les unes avec les autres.

Avant toute chose, il est important définir ce qu'est l'Afro féminisme : il est apparu pendant la période d’émancipation féministe des années 1970. À cette époque, le féminisme mainstream (blanc) n'était pas inclusif et ne prenait pas en compte la double discrimination subit par les femmes noires : en plus de subir l'oppression (rencontre entre le privilège et le pouvoir) sexiste, les femmes noires subissaient le racisme. Les femmes noires ont donc ressenti le besoin de parler en leur nom propre et aborder leurs difficultés.

Angela Davis, militante pour le droit des femmes noires aux États Unis,  sera la première à prendre la parole pour dire que l’oppression subit par les femmes n’était pas la même en fonction de leur couleur : alors que les femmes blanches luttaient pour légaliser l’IVG, les femmes noires luttaient contre un programme de stérilisation forcé dont elles étaient victimes car certains racistes considéraient qu’elles faisaient courir un risque de « dégénérescence raciale ».


Illustration : Golden Manana



30 ans plus tard, même constat, mais en France cette fois : lors de la journée de la femme du 8 mars 2001 à Marseille, les féministes blanches entonnaient le slogan  « la liberté pour les femmes du monde entier, sauf pour les femmes voilées » (cf « Ouvrir la Voix, Amandine Gay).

En somme : les femmes voilées n’ont pas droit à la liberté.

A l’origine du mouvement contestataire contre le port du voile : des femmes blanches qui souhaitaient libérer les femmes musulmanes du patriarcat dans l’Islam. Le but aurait dû être de permettre à ces femmes de porter le voile si elles le souhaitaient. Mais en réalité, cette pensée a privé les femmes musulmanes de la possibilité de faire leur choix par elles-mêmes : Quoi qu’il arrive, même si l’homme n’est pas celui qui les force à porte le voile, c’est forcément leur religion qui les aliène. Alors autant les priver de toute forme de liberté.

Outre l’injure raciste et islamophobe faite aux femmes musulmanes, ces femmes blanches trouvaient normal, alors qu’elles se plaignaient de subir l’oppression des hommes, d’oppresser elles-mêmes d’autres femmes.

Prenons l’exemple du collectif Osez le féminisme : En 2015, leur porte-parole, Rima Achtouk, qui se disait ouvertement anti-voile, répondait aux associations féministes racisées « Certes, il y a des femmes qui, en plus du sexisme, sont victimes du racisme. Mais ce qui nous unit, c’est que partout dans le monde, les femmes sont victimes du sexisme. La domination masculine s’exerce en Inde comme en France, selon les mêmes mécanismes. On combat pour le droit à l’IVG, contre le "féminicide"… Cela concerne toutes les femmes ».

Par cette réponse, Madame Achtouk admettait que sa seule priorité était le droit à l’IGV et le féminicide. Or, les femmes noires n’ont pas la possibilité de faire cette distinction. Contrairement à Osez le féminisme, il ne nous est pas possible de choisir entre lutte anti sexiste et lutte anti raciste.

De plus, il existe une différence fondamentale entre la lutte féministe blanche et la lutte féministe racisée. Comme le dit Rokhaya Diallo, féministe, essayiste et journaliste :


« Les féministes blanches veulent se départir des attributs de beauté que les diktats leur imposent et qui les infériorisent vis-à-vis des hommes. Mais pour les Noires, auxquelles on a toujours dit que leurs traits étaient laids, le fait de se battre pour que ces attributs soient reconnus comme beaux prend tout son sens. Notre revendication est d’affirmer que notre corps est aussi beau que les autres alors que nous sommes invisibles médiatiquement. »

C’est la raison pour laquelle des mouvements tels que LALLAB, une association musulmane féministe et MWASI, un collectif pour les femmes africaines et afro descendantes ont vu le jour en 2014.

L'Afro féminisme prend donc en compte les enjeux spécifiques liés à l’histoire de la diaspora afropéenne (colonisation et post-colonisation), et aux discriminations particulières auxquelles font face les femmes afro descendantes.

Il porte à la fois sur les discriminations de genre, de groupes et ethnies, de classe, sur le sexisme, etc (intersectionnalité).

Suivant ce mouvement, certaines femmes noires ce sont intéressées au véganisme et ont été confrontées à plusieurs problèmes.




Illustration : Golden Manana



1. La femme noire et la science occidentale


J. Marion Sims est reconnu comme l’un des pères de la gynécologie occidentale, il a des statues et des livres à son nom, mais ce dont on ne parle pas, c’est de « comment » il en est arrivé à cela : parce qu’il était courant de penser à l’époque que les noir.e.s étaient moins sensibles à la douleur, il achetait des femmes noires qu’il opérait sans anesthésie. Certaines d’être elles pouvaient être « utilisées » plus de trente fois par jour.

Extrait du livre : Medical apartheid  2007 (traduit de l’anglais) : « le futur des nègres se trouve plus dans les laboratoires de recherche que dans les écoles… Une fois malade, il devrait être forcé à prendre un traitement avant qu’il offre son esprit et son corps malade sur l’autel de l’éducation nationale. »

« Il était moins cher d’utiliser nègres que les chats parce qu’il y en avait partout et que c’était des animaux bon marché pour faire des expérimentations. » se souvient le neurochirurgien Harry Bailey dans un discours en 1960 à l’école de médecine de Tulane (USA).

Ici, nous ne comparons pas les noir.e.s avec les animaux. Nous constatons cependant que c’est bien la suprématie blanche qui a orchestré et déterminé une différence entre ce qui est « animal » et ce qui ne l’est pas. Nous, noir.e.s ne sommes pas des « personnes ».


Photographie : Cassandre Esteve




La plupart des gens reconnaissent l’humain comme une classification biologique. Mais la suprématie blanche a déterminé « l’humain » comme une identité politique. Et tout ce qui n’était pas « humain » avait moins de valeur. A l’époque où Marion Sims faisait ses opérations sur les femmes noires, les noir.e.s n’étaient pas considéré comme « humains » en tant qu’identité politique.

« L’humain » était (et est toujours) reconnu comme blanc, mâle, cis-genre, hétérosexuel, de classe moyenne ou riche. Tou.t.e.s celleux qui ne rentrent pas dans cette case : femmes, femmes racisées, celleux qui n’ont pas beaucoup de moyens, et toutes les autres espèces animales n’étaient pas considérées comme des « humain.e.s ». Depuis, nous (qui ne sommes pas « humain.e.s » politiquement parlant) courrons après cette image et cette recherche pour être reconnu.e.s comme ayant « de la valeur »

Grâce à Marion Sims, il nous est possible de savoir jusqu’où la suprématie blanche était prête à aller pour ce qu’elle appelait la « science ». Il en est de même pour la France dont notre exemple sera Sawtche (Saartjie Baartman), une femme noire née en 1789 en Afrique du Sud et morte en 1815 à Paris. Un film racontant son histoire « La Venus Hottentote » ou « la Venus Noire » est sorti en 2010.

En 1807, Sawtche est vendue à la famille d’Hendrick Caesar pour travailler à la ferme. 3 ans plus tard, Hendrick et Alexander Dunlop réussissent à la convaincre de traverser l’océan pour venir en Europe pour qu’elle y « fasse fortune ». En réalité, une fois à Londres, elle est obligée de  s’exposer tel un animal sauvage en cage pendant plusieurs années avant de partir pour la hollande, puis en France, où elle y mourra en 1815.

Georges Cuvier, zoologue (qui l’aura étudié de son vivant), récupère sa dépouille et en fait faire un moulage complet de plâtre, dont il tire une statue peinte représentant Saartjie Baartman debout.

Estimant que Saartjie est la preuve de l'infériorité de certaines races, il entreprend de la disséquer au nom du progrès des connaissances humaines. À l'issue de la dissection, ses parties intimes sont conservés dans des bocaux remplis de formol.

Le corps de Saartjie sera exposé (il en est de même pour ses parties intimes) de 1817 à 1994. Or, dès 1940, des demandes de restitutions seront faites à la France mais seront cependant refusées par les autorités et le monde scientifique français au nom « du patrimoine inaliénable de l’Etat et de la France » : Saartjie n’est donc pas « humaine » mais bien « un patrimoine français », en somme un objet. Sa dépouille ne retournera en Afrique du Sud qu’en 2002, après le vote de la loi spéciale de restitution du 6 mars 2002.

C’est ce même système impérialiste, patriarcal et suprémaciste blanc qui a autorisé des personnes comme Cuvier et Marion Sims

a utilisé les noir.e.s pour défendre leur « cause » ici, la science. Non seulement ces actes ont été violents et marquants pour la population noire, mais ils ont été effacés de l’histoire.

On retient simplement le stéréotype autour de la femme noire ancré chez tout un chacun sans comprendre d’où il vient. De la même manière, les blanc.h.e.s vegans utilisent le racisme pour « défendre leur cause » et inciter les gens à les suivre en omettant de préciser que le racisme qu’ils dénoncent a une origine : il été mis en place et orchestré par l’impérialisme et la suprématie blanche.

Au lieu de cela, les vegans blanc.h.e.s reproduisent ce comportement suprémaciste en se permettant d’utiliser les oppressé.e.s contre leur volonté afin d’atteindre un but qu’iels croient « juste ».

Cette cause « juste » est vue via une pensée occidentale qui veut que ce qui est bien pour « moi blanc » est forcément bon pour tout le monde. On se place en juge pour décider de ce qui est bon ou pas pour les autres, tout en les invisibilisant. C’est oppressif et raciste.



Photographie : Cassandre Esteve



2. Les vegans et le racisme


Les vegans blanc.h.e.s diffusent un message selon lequel le racisme se limite au fait d'aimer ou pas une race et d’être une bonne ou une mauvaise personne. Le but est de convaincre les omnivores (ou carnistes) de s’intéresser au veganisme : c’est faux.


Non seulement il n'y a jamais eu de réel débat autour du racisme, mais en plus le discours est totalement romancé dépolitisé. En ne parlant pas de :


· racisme systémique (soit l’ensemble des institutions qui produisent et reproduisent du racisme envers certaines minorités au niveau politique et économique notamment, ex : discrimination à l’embauche, incarcération massive),

· de suprématie blanche (idée selon laquelle les « humain.e.s » dont la peau est perçue comme blanche par les autres ou par eux-mêmes seraient supérieures aux autres « humain.e.s »).

· et de société patriarcale (système social dans lequel l’homme, en tant que père, est dépositaire de l’autorité au sein de la famille ou, plus largement, au sein du clan. La perpétuation de cette autorité est fondée sur la descendance par les mâles, la transmission du patronyme et la discrimination sexuelle. Les femmes sont subordonnées à l’homme qui possède l’autorité : le père, le mari ou à défaut le frère.)


Ce point de vue, minimise le fait que ces mêmes personnes bénéficient (qu'iels le veuillent ou non) de ce système et qu'iels y participent chaque jour en invisibilisant les personnes concerné.e.s, en refusant de les écouter et en parlant à leur place : en avril dernier, l'association 269 LA décide de créer un événement le 10 mai tout en sachant qu'il s'agit du seul jour commémorant la traite des esclaves. Les membres de cette association, faisant fi de l'avis des représentants d'associations anti raciste (qui avaient tenté de contacter l'association en privé pour protester contre ce double-événement), ont clamé que les animaux aussi souffraient de la même manière que les esclaves à cette époque, et qu'ils devaient aussi avoir droit à cette journée. Après une vive réaction sur les réseaux sociaux, la 269 LA a concédé à l'annulation de l'événement. Dans les mêmes temps, ses membres ont publié un communiqué dans lequel iels disaient constater avec « tristesse » le fait que les noir.e.s "n'étaient pas prêt.e.s" à trouver un consensus et à faire de la place aux animaux. Dans cet épisode, la 269 LA a eu un comportement condescendant, paternaliste et déplacé vis à vis des associations anti raciste : pour 269LA, les associations anti raciste se devaient de céder leur place sans rien dire et montrer patte blanche "pour les animaux" alors même qu'il n'existe aucune place pour la lutte anti raciste dans le veganisme.


Photo : Cassandre Esteve




3. Lorsque les vegans oppressent les racisés au « profit » des animaux

Lorsque les personnes racisé.e.s dénoncent des actes racistes au sein du mouvement vegan, iels sont silencé.e.s, accusé.e.s et rejeté.e.s de la même façon que dans leur quotidien. L’exemple de l’association 269 LA est très parlant : La plupart des vegans non racis.é.e.s ont reproché aux personne.s noir.e.s d’avoir osé donner leur avis sur le sujet et d’avoir demandé l’annulation de l’évènement. Encore une fois, c’est aux personnes blanc.he.s et donc non concerné.e.s de dire aux personne.s racisé.e.s comment iels doivent se sentir, se comporter et quand iels sont autorisé.e.s à s’exprimer. Ce mouvement, qui se présente comme voulant lutter contre l’oppression et l’exploitation animale, oppresse et silence les personnes racisé.es de la même manière que le système qu’il dénonce.



4. La notion de privilège



Pour pouvoir parler de veganisme inclusif, il est important de définir le privilège.

D’après Everyday Feminism (traduit de l’anglais) :


« Nous pouvons définir le privilège comme un ensemble de bénéfices non mérités donner à un groupe de personnes qui rentrent dans un groupe social spécifique. La société accorde des privilèges à certaines personnes à cause de certains aspects de leurs identités. Aspects qui incluent : race, genre, classe, orientation sexuelle, langue, localisation géographique ou religion par exemple. »



Il est important de noter que le privilège n’est pas à double sens. Le « privilège des femmes » n’existe pas, parce que les femmes n’ont pas de pouvoir institutionnel. Il en est de même pour le « privilège noir », le « privilège transsexuel » et « le privilège des personnes pauvres ». Aucun de ces groupes n’a de pouvoir au niveau des institutions. Le privilège des femmes noires n’existe pas. Ce n’est pas parce que nous avons eu récemment Christiane Taubira comme garde des sceaux en 2012 que l’oppression des femmes noires a cessé. Les femmes noires sont toujours hypersexualisées, caricaturées et dépeintes comme des personnes sans savoir vivre, sans éducation et ayant besoin d’être sauvées par les blanc.h.e.s.


Les femmes noires sont toujours hypersexualisées, caricaturées et dépeintes comme des personnes sans savoir vivre, sans éducation et ayant besoin d’être sauvées par les blanc.h.e.s.. ”


Il est important de noter que le privilège n’est pas à double sens. Le « privilège des femmes » n’existe pas, parce que les femmes n’ont pas de pouvoir institutionnel. Il en est de même pour le « privilège noir », le « privilège transsexuel » et « le privilège des personnes pauvres ». Aucun de ces groupes n’a de pouvoir au niveau des institutions. Le privilège des femmes noires n’existent pas. Ce n’est pas parce que nous avons eu récemment Christiane Taubira comme garde des sceaux en 2012 que l’oppression des femmes noires a cessé. Les femmes noires sont toujours hypersexualisées, caricaturées et dépeintes comme des personnes sans savoir vivre, sans éducation et ayant besoin d’être sauvées par les blanc.h.e.s : récemment, Sarah, 11 ans, a été violée par un homme blanc de près de 3 fois son âge à la sortie de son établissement. Il a fallu plus de 3 mois de manifestations et de battage médiatique pour que le parquet de Pontoise accepte de requalifier son agression en « viol » (à l’origine, le présumé coupable devait être accusé « d’atteinte sexuelle »).

Le parquet de Pontoise considérait que Sarah était dans la capacité de manifester son consentement, oubliant son âge, sa non expérience, sa peur mais aussi l’âge et l’envergure du violeur : les femmes noires ont toujours moins d’accès la sécurité (justice) mais aussi à l’éducation et à une stabilité financière que les personnes blanc.h.e.s.

En bref, ce n’est pas parce que quelques personnes noir.e.s ont réussi à naviguer dans ce système mis en place pour avantager les personnes blanc.h.e.s qu’il existe un privilège noir.





5. La hiérarchie des oppressions


Il est important de noter la différence entre hiérarchie des oppressions et intersectionnalité des oppressions. La hiérarchie des oppressions diffuse cette pensée selon laquelle une oppression existe dans un espace fermé bien définit et séparé des autres. Il faudrait donc penser « je suis noir, je dois m’occuper de ma souffrance et donc du racisme avant que je ne pense aux femmes ». De même, les femmes blanches pensent « je dois d’abord m’occuper de mon groupe avant de m’occuper des autres communautés marginalisées ». Tout cela crée une hiérarchie des oppressions qui n’est pas du tout nécessaire. Il n’existe pas de hiérarchie dans les oppressions, en réalité, elles se croisent entre elles : on peut être « noire », soit : femme et noir. Ce qui signifie que l’oppression à l’encontre des noirs et l’oppression contre les femmes peut se produire en même temps. Cependant, certains pensent que le fait d’avoir une approche intersectionnelle dans le veganisme priorise l’humain au lieu de l’animal. Seulement quand on regarde plus attentivement l’intersectionnalité et les intersections dans les oppressions que subissent les animaux (exemple : les vaches qui sont exploitées en tant qu’animal mais aussi en tant que « femelle » pour leur lait, de même pour les poules) , on ne peut nier qu’il existe des similarités.



6. La végéphobie


Le mot “végéphobie” est calqué sur des termes faisant référence à des réactions de rejet de la différence. On parle notamment d’islamophobie, de xénophobie, d’homophobie ou de transphobie pour parler du mépris, du rejet ou de la haine envers des personnes musulmanes, étrangères, juives, homosexuelles ou transidentitaires. La végéphobie, signifie considérer qu’il existe une oppression spécifique, structurelle et institutionnelle contre les végé/vegans du fait de leur choix de vie, tout comme peuvent l’être les personnes racisé.e.s, les prostituées, les LGBTQ+ …


Mais être vegan n’est pas un état de fait ou une catégorie sociale, c’est un choix politique dans lequel on refuse de dominer les animaux. Contrairement à une femme noire, tant qu'une vegan ne se présentera pas comme telle, elle n'aura pas à subir l'oppression systémique. Il lui suffira d'ailleurs de prétendre à une maladie ou à une prescription médicale pour éviter toute forme de rejet. Ce qui n'est pas le cas de la femme noire qui, chaque fois qu'elle se présentera, ne pourra éviter les préjugés, les stigmates et les oppressions liées à sa couleur et à son genre. 


Parler de « végéphobie» n’a donc qu’un seul effet : déplacer le débat de la souffrance animale vers la souffrance des humain.e.s.


Pour illustrer le propos : il s’agirait pour un homme antisexiste et anti raciste de parler de la souffrance qu’il ressent depuis sa déconstruction (puisqu’il serait incompris des personnes non déconstruites) au lieu de parler de l’oppression causée par le racisme et l’hétéropatriarcat.



7. Un véganisme universaliste et blanco-centré


Les vegans abolitionnistes mainstream soutiennent l'idée qu'en Occident, tout le monde peut devenir Vegan. Cette vision masque la diversité des réalités et des conditions sociales du monde actuel. Même en France, tout le monde n'a pas accès à une industrie permettant de se passer de produits issus des animaux. Tout le monde n'a pas financièrement les moyens d'acheter autre chose que les marques repères, tout le monde ne vit pas à proximité des transports en communs ou près d'une boutique bio/d'un réseau Amap. Dans les DOM-TOM ou dans les petites villes comme Rouen ou Rennes, il y a des aliments auxquels il est difficile d’avoir accès soit parce qu’il n’y en a pas, soit parce qu’ils sont hors de prix. Il en est de même pour les vêtements, les cosmétiques et les médicaments. La recherche d’alternative demande du temps et une personne qui a une famille à nourrir et peu de moyens peut avoir des difficultés à en trouver.



Photographie : Cassandre Esteve



8. Le véganisme, le plat traditionnel et la famille 


La vision et l’importance du plat traditionnel diffère en fonction de la culture d’où l’on vient. S’il est vrai qu’en devenant vegan, une personne blanc.h.e prend le risque de se mettre ses proches à dos, la pression familiale est bien plus forte pour une personne racisé.e. La nourriture et la langue restent pour nos parents les seuls moyens de nous connecter avec nos origines. Il est très important pour eux de nous transmettre des savoirs ancestraux. La langue que l’on parle, les produits que l’on consomme et les savoirs que l’on nous transmet sont différents de ceux qu’on apprend aux blanc.h.e.s. Si je souhaite manger des bifougnou ou du ndolé (légumes camerounais), je suis obligée d’aller dans des boutiques dites « spécialisées » où la nourriture y est importée. Si je veux apprendre la cuisine camerounaise, je ne peux pas la trouver en allant chercher des livres de cuisine à la Fnac ou sur cuisineAZ.com.


Le seul moyen reste la transmission des aînés à défaut de pouvoir aller directement apprendre sur le territoire. En conséquence, quel.le vegan racisé.e n’a jamais entendu un de ses parents lui reprocher son rejet de ses origines parce qu’iel était vegan ? Quel.le vegan racisé.e n’a jamais entendu son parent lui dire qu’i.el avait honte d’être ce qu’i.el était et qu’iel essayait d’être quelqu’un d’autre(blanc.h.e) ? En faisant la promotion d’un veganisme se dispensant des traditions car « néfastes », ce même veganisme invisibilise les populations racisé.e.s et les culpabilise.



9. « le véganisme, c’est un truc de blanc »



Pour une personne racisé.e qui subit chaque jour l’oppression systémique (au travail, à l’école, dans son entourage ect) la représentation et la recherche d’espace safe sont primoridiaux. Iel ne peut s’engager dans un groupe sans être sûr.e qu’iel n’aura pas à justifier son vécu en permanence et à subir des micro-agressions par les membres de ce même groupe.


Puisque la plupart des vegans mis en avant dans les réseaux sociaux et dans les médias sont blanc.h.e.s, les personnes racisé.e.s doutent de pouvoir trouver leur place dans ce milieu.

De plus, comme le message généralement diffusé est celui d’accorder une priorité aux animaux « qui souffrent plus que tout le monde », les personnes racisé.e.s ne se sentent pas concerné.e.s :

Comment une personne qui souffre d’oppression systémique au quotidien peut-elle accepter de substituer son bien être à celui des animaux ?


Comment peut-on réconcilier les deux mouvements ?


Il n’est pas nécessaire ici de faire un choix entre la lutte anti raciste et/ou afro féministe et le véganisme. Il est cependant important de comprendre qu’un mouvement ne peut être universel sans oppresser une ou plusieurs population(s). Pour réconcilier les deux mouvements, la représentation et l’écoute est indispensable.


Les vegans blanc.he.s doivent accepter le fait que la pensée unique (une bonne réponse, une bonne pensée, un bon comportement, un bon jugement) est oppressive et non inclusive. Qu’elle ne peut exister et perdurer qu’en oppressant et en silençant d’autres luttes. Il convient donc aux vegan.e.s blanc.he.s d’accepter le fait qu’iels AUSSI doivent écouter et apprendre des autres. Qu’il est nécessaire pour la lutte anti-spéciste que chaque personne se sente représenté.e et à l’aise dans un espace, quitte à ce qu’il soit réservé exclusivement aux personnes racisé.e.s.


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Ecrit par Lily Ka pour Conforme Magazine