Féminisme, véganisme et islam

Dernière mise à jour : févr. 10

Entretien avec Cheyma Bourguiba co-fondatrice du concept store

Aujourd'hui et demain.


Photographie : Darius Salimi

Conforme Magazine :

Selon toi, existe-t-il aujourd'hui un féminisme totalement inclusif ?


Cheyma Bourguiba :

" Oui, complètement ! Il est loin d’être majoritaire, mais j’ai l’impression qu’on a fait un gros travail sur pas mal de sujets. "


Conforme Magazine :

Quelle place la femme a-t-elle dans l'islam ?


Cheyma Bourguiba :

" C’est une vaste question et je ne suis pas experte. Mais pour moi c’est simple : les lectures des textes saints, c’est un travail d’exégèse. Et si tu en fais (en tant que musulman ou non) une lecture qui place la femme à un rang inférieur, c’est que t’es ni plus ni moins qu’un intégriste. C’est tes valeurs morales qu’il faut revoir. C’est la société toute entière qui est patriarcale. Les personnes religieux.ses n’y échappent pas. Et le fait est qu’on se sert de la religion comme d’un instrument d’oppression depuis 2000 ans. "


Conforme Magazine :

Penses-tu que le féminisme musulman a trouvé sa place dans la société actuelle ?


Cheyma Bourguiba :

" Je pense qu’il a trouvé sa place, parce qu’il est tellement nécessaire. Il a trouvé sa place à travers les femmes qui le portent, mais il fait face à un repli raciste et islamophobe très violent. Et plus la situation pour les femmes musulmanes se dégradera, plus il sera nécessaire, et présent. Je pense à Lallab, qui fait un travail génial. "


Imaginez que l’on vous dise « votre mère n’est pas un individu acceptable dans notre société ». Comment on leur explique ça tout en voulant leur faire apprendre la leçon Liberté Égalité Fraternité ?

Photographie : Darius Salimi


Conforme Magazine :

Que penses-tu de la « polémique » autour du hijab de Décathlon ?


Cheyma Bourguiba :

" Je tiens à préciser que je ne suis pas concernée par le port du voile. Concernant la polémique, elle n’a fait que cristalliser la victoire d’années d’obsession politique et médiatique. Les femmes voilées ne peuvent plus faire de sport, aller à la plage, avoir le droit à l’éducation, au travail. On veut nier leur existence. On exclue toujours plus ces femmes, elles sont sont discriminées, harcelées dans tout leur quotidien. Dépossédée de leurs droits constitutionnels. Avec de vraies drames, des attaques physiques, des tentatives de meurtre. Et on voudrait leur dire que c’est pour leur émancipation ? Si je prends l’interdiction récente de l’accompagnement par les mamans voilées aux sorties scolaires, le degré d’exclusion et ses répercussions sur les enfants va être dramatique. Imaginez que l’on vous dise « votre mère n’est pas un individu acceptable dans notre société ». Comment on leur explique ça tout en voulant leur faire apprendre la leçon Liberté Égalité Fraternité ? "

Conforme Magazine :

Que réponds-tu aux personnes qui pensent que porter le voile et être féministe est antinomique ?


Cheyma Bourguiba :

" De revoir leur définition du féminisme. C’est pourtant limpide : mon corps, mes choix. Remettre cela en question n’est rien d’autre que nier aux femmes portant le voile leur liberté de disposer d’elle-mêmes et leur corps comme elles l’entendent. Je me souviens très nettement d’une discussion avec une amie féministe à l’époque du débat autour de l’interdiction du voile intégral. Elle me demandait en tant que féministe. Je lui avais répondu que ce qui se passerait en croyant les « émanciper », elles seraient de plus en plus discriminées et repliées, condamnées à ne pas sortir de chez elles en fait. C’était il y a 10 ans et en voyant le sort des femmes voilées aujourd’hui, même sans parler de voile intégral, c’est la preuve qu’effectivement ce n’était pas une question de sécurité nationale. C’était l’existence même de ces femmes qui dérangeait. Remettre en question le voile sous couvert de féminisme, d’ « émancipation », de progressisme, c’est une escroquerie colonialiste raciste, ethno-centrée. En plus d’être une impasse sur la question du féminisme. "


Conforme Magazine :

As-tu vécu du racisme provenant de groupes/femmes féministes ?


Cheyma Bourguiba :

" Le racisme n’épargne aucun genre. La société est raciste, l’état est raciste. Ce sont des femmes qui ont prononcé les phrases racistes les plus violentes auxquelles j’ai été confrontée. Quant aux féministes, il y a quand même des assos ou collectifs très visibles notoirement racistes et islamophobe. Je pense aux Femen, ou à Osez le féminisme. Je dirais même que c’est la mouvance la plus populaire, le « white feminism » qui ne tient pas compte des dynamiques de classe, de racisme. Il faut consciemment se déconstruire quand on fait partie des privilégié.e.s pour éviter cet écueil, ça reste très marginal. C’est pour ça qu’il existe un féminisme inclusif, ou encore un afro-féminisme. C’est pas pour le plaisir de faire du « communautarisme », ou pour diviser, c’est parce que de toute façon, on est exclu.e par ailleurs. C’est une nécessité. Le racisme, même ordinaire répété encore et encore, laisse des blessures qu’il est très difficile de réconcilier. "


C’est pourtant limpide : mon corps, mes choix. Remettre cela en question n’est rien d’autre que nier aux femmes portant le voile leur liberté de disposer d’elle-mêmes et leur corps comme elles l’entendent.”

Conforme Magazine :

Comment penses-tu que le véganisme est perçu dans la religion musulmane ? Est-il accepté ? Est-il accepté par tes proches ? (si tes proches sont pratiquants musulmans)


Cheyma Bourguiba :

" Il est tout à fait accepté. Comme dans le reste de la société, l’étonnement ou la méfiance sont davantage culturels. Je me souviens d’un été passé chez ma famille en Tunisie, les réactions étaient les mêmes que dans mon entourage amical ou au travail en France, que ce qu’on lit en ligne. « Mais alors tu manges rien, tu vas avoir des carences ! ». Il n’y a eu qu’une personne pour me dire que les animaux étaient là pour nous nourrir comme un cadeau de Dieu, que c’est l’ordre des choses. Et ça je l’ai entendu de personnes non musulmanes. Franchement, pour moi y a vraiment pas de sujet. Je dirais même que je suis souvent dérangée par certaines personnes qui me disent «en tant que musulmane dans ta famille ça doit être super dur et rejeté ». Euh, mais pourquoi, les musulman.e.s sont des personnes particulièrement avides de cadavres, moins empathiques que le reste de la population, moins ouvert.e.s, moins progressistes ? Quand je vois les violences psychologiques en raison de leurs véganisme que subissent certain.e.s adolescentes dans leurs familles non musulmanes je trouve que ma mère musulmane qui porte le voile est un modèle d’acceptation qui fait mentir tous les préjugés. "


Conforme Magazine :

Le véganisme est-il de plus en plus présent dans la communauté musulmane ?


Cheyma Bourguiba :

" Il y a beaucoup de personnes musulmanes qui sont véganes et antispécistes. Pour qui, comme dans mon cas, le sujet de la religion est tout autre et ne s’est pas posé durant leurs transitions. J’estime juste être une personne informée qui a pris une décision cohérente avec ses valeurs. On existe à travers autre chose que notre foi religieuse. Alors, je m’interroge du coup sur la question : « et pourquoi les musulman.e.s en tant que communauté devraient plus qu’une autre répondre à cette question ? ». Le mouvement animaliste en France est assez raciste et islamophobe. Fatalement, les concerné.e.s s’en sentent exclus et veulent se regrouper pour porter leur voix, pour s’organiser sans subir de violences raciste. C’est une bonne nouvelle, la représentation est fondamentale pour trouver la force de lutter. J’ai une deuxième piste, qui est la réponse à la question suivante. "



Photographie : Darius Salimi


Conforme Magazine :

Le véganisme se vit-il en harmonie avec l’islam ?


Cheyma Bourguiba :

" Alors déjà, il n’y a aucune contre-indication, donc oui très simplement. Ensuite, pour moi c’est même une évidence qui m’est apparue plus tard. J’ai un souvenir fort de ma mère qui m’a dit un jour qu’en Islam, faire du mal à un animal, ne serait-ce qu’à une fourmi est un grave pêché. Il y a une idée de non violence, d’ailleurs nichée jusque dans les spécificités de l’abattage rituel. Évidemment je sais qu’on est très loin de ça dans la réalité des élevages et des abattoirs, qu’ils soient halal ou non. Mon avis très personnel est que la violence que subissent les animaux aujourd’hui remet vraiment en question la compatibilité avec le principe originel du halal tel que je le comprends. Je dis d’ailleurs souvent à ma mère que si elle connaissait vraiment cette réalité, elle estimerait que ce n’est pas compatible avec sa foi. Cependant, j’avoue que je suis toujours sur la défensive lorsque des non-musulman.e.s s’en servent comme argument pour nous convaincre. Je constate que la question du véganisme et de l’Islam est presque toujours abordée sous forme d’injonction, on nous colle encore un devoir d’exemplarité chargé de soupçons. C’est encore nous essentialiser en fait, c’est de l’islamophobie ni plus ni moins. "


Conforme Magazine :

Existe-t-il une alternative vegan à l'Aïd ?


Cheyma Bourguiba :

" Complètement. La philosophie derrière l’Aïd c’est de venir en aide aux personnes dans le besoin (ça s’appelle la Zakat), pas de faire un barbecue festif et s’offrir des cadeaux. Donc on peut choisir plutôt que d’acheter un mouton pour le sacrifier, de faire un don de cet argent. C’est ce que je fais tous les ans. Il y a une initiative qui s’appelle « Une Maison pour l’Aïd », lancée par l’artiste Kreezy R. Tous les ans 22 millions d’euros sont dépensés pour l’achat de moutons. Avec cette somme, l’idée est que l’on pourrait loger de très nombreuses personnes isolées, vivant dans la rue. Si on peut à la fois épargner un animal et aider les personnes victimes d’exclusion, ça me semble être parfaitement en accord avec l’Islam. "


Conforme Magazine :

Ton combat antispéciste est-il en lien avec tes convictions féministes ?


Cheyma Bourguiba :

" Je suis devenue végane parce qu’après avoir découvert les mécanismes du carnisme, la sentience des animaux, la violence avec laquelle ils sont traités, j’ai pris conscience de l’injustice du spécisme. Or, c’est justement l’injustice qu’on m’a réservé en tant que femme qui a (très, trop tôt!) aiguisé mon sens de la justice, ça a été fondateur dans ma vie. Donc disons que l’antispécisme a été une suite logique, ça a révélé une dissonance cognitive que je devais éliminer pour être en cohérence avec mes valeurs. Est-ce qu’il vont de pair ? C’est pas tellement évident pour tout le monde. Dans mon entourage, les véganes féministes sont hyper présentes, clairement le lien est fait par beaucoup d’entre nous. En revanche, le milieu militant féministe français s’empare peu du sujet dans ses actions ou son discours au quotidien (c’est davantage le cas aux États-Unis). On en parle pas comme d’une dynamique, comme on pourrait le faire avec les liens entre sexisme et racisme, où les oppressions se nourrissent et s’amplifient. Il y a bien des discussions marginales sur les similitudes entre spécisme et sexisme que je n’ai pas creusées (par exemple, un argument est de dire que le corps des femmes est objectifié de la même manière que celui des animaux non humains). Souvent on y met le terme féminisme intersectionnel mais c’est erreur. Il ne s’agit pas de confondre intersectionnalité et convergence des luttes. Une vache n’est pas une femme noire qui subit de multiples oppressions en raison de son genre ET de la couleur de sa peau (c’est ça l’intersectionnalité). Donc c’est très violent et malhonnête de forcer l’utilisation de ce terme pour défendre le véganisme. Quand on parle de violence faite aux femmes avec des enjeux de vie et de mort, on parle de violence faite aux femmes, point. La situation des femmes se dégrade tellement que je peux accepter l’urgence de lutter contre les violences sans mentionner les animaux non humains. Par contre, si déjà on arrive dans le milieu antispéciste à créer des espaces de lutte safes, qui n’excluent personne, où l’on se sent représenté.e, on aura vraiment avancé. Par exemple on manque cruellement de représentation par des femmes alors qu’elles composent majoritairement le mouvement, en France en tous cas. Donc je dirais, que c’est l’antispécisme qui a besoin du féminisme, comme il a besoin d’anti-racisme. Pour devenir un modèle de société cohérent et viable. "




Photographie : Darius Salimi



Conforme Magazine :

As-tu déjà subit du racisme au sein de la communauté vegan/antispéciste ?


Cheyma Bourguiba :

" Je suis très bien entourée et peu exposée. Mon expérience du racisme m’a appris à me sur-protéger. Clairement je m’embête pas avec la pédagogie sur la question du racisme, je filtre. Mais ce qui est terrible c’est que j’y suis quand même confrontée tout le temps. Tous les ans pendant le ramadan j’évite à tous prix les pages et groupes véganes et antispécistes sur Facebook parce qu’il y a un déversement de haine raciste et islamophobe qu’évidemment on ne voit pas à Pâques. Du racisme « ordinaire » à l’appropriation de cette lutte par les groupes d’extrême-droite, il y a un réel problème qui est mis sous le tapis mais qui va nous retomber violemment dessus. Et quand des voix s’élèvent les trolls ne se font pas attendre. Évidemment, comme tout le monde s’en fout dans ce mouvement, c’est vite oublié. Pourtant, l’évidence est là. Des militant.e.s antispécistes assez connu.e.s arrachent le voile de femmes musulmanes durant des manifestations. Tous les ans, Brigitte Bardot, raciste notoire condamnée plusieurs fois par la justice, est érigée en porte-parole des associations antispécistes les plus médiatisées, et maintenant des partis politiques.


Les exemples sont trop nombreux pour qu’on plaide l’ignorance. Ce mouvement est juste anxiogène. C’est d’ailleurs ce qui m’empêche de m’engager dans des actions avec des associations. Si tu remplaces une injustice par une autre, c’est un échec moral et c’est tout. En tant que racisée, je le ressens comme une gifle, comme si on me disait « je m’en fiche de toi et de ta dignité ». Non, je vais pas composer avec ça pour que ta campagne « animal-frist » fasse des vues. Et viens pas t’étonner si je déserte ta cause. Il faut vraiment qu’on se réveille. Déjà, parce que la violence morale est réelle et affecte des vraies personnes tous les jours. On parle de burn-out militant, et bien quand on est racisé.e il arrive très vite. Et puis stratégiquement, c’est un énorme gâchis. Déjà parce que ne pas présenter un discours cohérent c’est laisser l’opportunité à des groupes fascistes de s’approprier cette lutte à des fins horribles. Et puis, parce qu’on perd du monde. Dans les milieux anti-racistes français que je suis par exemple, il y une vraie fracture, une défiance même vis à vis de l’antispécisme qui est considéré comme un mouvement blanc et privilégié. Ceci étant dit, il faut rendre justice à la part grandissante d’antispécistes racisé.e.s. En abordant notamment les thèmes de déconstruction coloniale de la nourriture, d’accès équitable à la nourriture. J’ai aussi réussi à trouver un groupe de véganes racisé.e.s français sur Facebook, le seul que je mute pas, parce que je m’y sens en sécurité. Je sais qu’il va grandir et qu’on va se faire entendre. Et ça marche parce que c’est porté par des concerné.e.s, ça aussi c’est une base.


Justice partout ou justice nulle part, on ne lutte pas contre une oppression en en faisant subir une autre."


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Propos récoltés par : Conforme Magazine