"Le corps enseignant" : Nous sommes des corps-toiles, sur lesquels la société projette."

Dernière mise à jour : mars 31


Je m'appelle Anaïs Saïdane. Je suis professeure de Lettres au collège en Seine-Saint-Denis depuis 6 ans. Après un cursus de recherche en Lettres et une licence de Philosophie, j'ai fait un détour par le secteur privé, en dirigeant des restaurants, pour revenir à l'éducation après avoir eu mon deuxième enfant. Il m'est apparu très rapidement fondamental d'aborder sans ambages les questions d'éducation à la sexualité et à la vie affective au collège, dans la mesure où elle relève de l'anecdote alors même qu'elle est un des éléments fondamentaux de la vie des adolescents. De plus, ces questions ne peuvent s'affranchir des autres formes d'oppression et d'invisibilisation qui découlent du système éducatif actuel. C'est ce pourquoi je m'engage auprès de mes élèves et de mes collègues, à travers des projets culturels et des ateliers pour les adultes volontaires de mon établissement.



Je suis enseignantE. Déjà, ce E change beaucoup de choses. Mon corps est une vitrine, un outil. Il est le vaisseau du savoir que je transmets. De mon autorité, de ma bienveillance.

Mais il est aussi soumis à l'attention, au regard des autres, des adultes et des élèves. Dès l'instant où l'on considère le corps en tant que l'enveloppe qu'il est, on ne peut plus se défaire de cette objectification, inhérente au fait de se présenter comme enseignante, c'est à dire comme dépositaire de toute une série de représentations.

"Le corps enseignant" n'est pas un terme neutre. Nous sommes des corps-toiles, sur lesquels les individus, la société projette. Et cela se vit, à son corps défendant. La première fois que j'ai réellement pris conscience que j'étais un corps-toile, c'est lorsqu'un élève avait écrit dans son cahier de français :


"MMe S..., elle est Bone, je la bèse".

Je ne me suis pas mise en colère. Je l'ai envoyé, avec son cahier, chez le principal. Ce dernier m'a répondu, en me rendant un sourire et le rapport d'incident :


"ce n'était même pas flatteur".

Je lui ai répondu, en colère "ce n'est jamais flatteur".


J'étais en colère contre cet adulte, cet homme, qui sans même réfléchir aux implications de sa réflexion, s'était permis de statuer sur la validité d'une bêtise de jeune adolescent. Non pas que je n'ai pas été révoltée par la violence de ce graffiti. Cet homme blanc cis d'âge moyen, mon supérieur qui plus est, n'a pas vu le problème. Il a semblé ressentir tout au plus de l'embarras suite à ma réponse froide à sa tentative de dédramatisation.






Illustration : Hannah Rand. @hannaharand


Il ne m'a pas demandé comment je me sentais. Il n'a pas pris conscience de la violence que représente des mots qui s'approprient mon corps comme un objet, ces mots apparemment anodins qui anéantissent la personne que je suis pour ne plus être qu'une chiffe à fantasmes d'adolescent.

Ces anecdotes sont pléthores. Elles sont les résultats de l'intériorisation de politiques sexistes, d'une société patriarcale qui éduque de cette manière. Les règlements intérieurs sexualisent le corps des jeunes-filles, avec les fameuses "tenues républicaines", jugent les codes vestimentaires qui ne sont pas ceux de la norme qu'ils tentent d'imposer. L'institution invisibilise les corps dits, ou pensés comme minoritaires à travers le contenu des enseignements .

Quid des corps racisés sous-représentés dans les manuels scolaires? Quid des corps intersexes, transgenres desquels on a du mal à parler faute de renseignements, d'information, de formation sur le sujet? Quid des corps handicapés, que l'on peine à intégrer, faute de moyens?

Lorsqu'on enseigne, notre corps est constamment commenté. On me fait, adultes, comme élèves, des remarques sur mes tatouages, sur la manière dont je me vêtis, sur mon physique, sur mon appartenance à une certaine classe sociale. Et souvent, quand bien même ces remarques se veulent bienveillantes, elles montrent à quel point les représentations sont normées.

Ne pas être dans une forme de norme vis-à-vis de ce qui est attendu d'une professeure de français, c'est soit permettre de donner de nouveaux référents, soit rappeler à ces autres corps qu'autre chose est possible. Les élèves posent beaucoup de questions dont celle des origines, et sont toujours décontenancés et avides des ces référents.e.s qu'iels semblent rechercher à tout prix.


En effet, je fais le choix de ne pas leur dire d'où je viens, dans quelle case ranger ce corps qu'ils voient tous les jours, dans les bons, comme dans les mauvais. Parce que je sais qu'à l'instant où je leur dirai que moi aussi je viens du 93, que moi aussi, je suis "issue de l'immigration", que mon père est musulman et que j'ai grandi avec cette religion, ils changeront leur regard. Ils ne m'entendront plus de la même manière.

Je me suis beaucoup interrogée sur cette question précise du dévoilement de soi. Et j'ai fini par adopter un statu quo : je ne réponds à ces questions qu'à mes élèves de troisième, en fin d'année, lorsque nous savons l'année finie et les "au-revoirs" proches. Ce sont des élèves avec qui j'ai eu le temps, sur plusieurs années, de nouer des liens de confiance et de connivence même parfois. Et quasiment à chaque fois, j'obtiens la même réaction : l'étonnement. Une fois, une élève m'a dit :


"Mais Madame, jamais j'aurais deviné, vous avez l'air d'une bobo parisienne."


Si j'ai fini par faire le choix de ce dévoilement, c'est parce que je suis persuadée d'une chose : il transmet, a posteriori, cette représentation à la marge d'une norme. Les élèves nous disent, me disent que je parle trop français. Ils me voient comme une femme blanche, d'un milieu qu'ils imaginent aisé, et qui vient poursuivre le travail d'"intégration", leur apprendre ce "français" qu'iels ne s'approprient que difficilement.

La langue c'est la terminaison des corps. C'est ce qui complète le langage du corps, de ce qu'il montre. Ils sont réfractaires à la sacro-sainte langue de Molière, et étrangement beaucoup moins à ce que d'aucuns considèrent comme une entorse : l'écriture inclusive, pour ne citer que cela.


Lorsque je l'emploie, au détour d'une phrase, lorsque je dis "autrice", ils s'offusquent moins que lorsque je pratique l'inversion du sujet dans une question. Les langages à la marge se rejoignent. Comme les corps à la marge. Il me semble qu'il faut penser l'enseignement dans ces termes : il est fondamental de normaliser la pluralité des corps, la pluralité des langages.


Il faut enseigner à partir des expériences propres de celleux qui reçoivent l'enseignement. Parfois, mon travail, je m'en rends compte, impose une grande violence. Ce français, nécessaire mais pas hégémonique, il faut y intégrer le leur, leur en dire la légitimité. Leur montrer les ponts. Il faut leur montrer les corps dans l'art, les corps opprimés, ils faut leur dire l'histoire des langues, des mots. Leur rappeler enfin que la domination n'existe qu'après la mixité. Que leur force c'est ce que la société actuelle leur montre comme une menace.


Anaïs Saïdane pour Conforme Magazine