Les Afrogameuses bousculent l’univers du jeu vidéo


Face à l’absence de diversité dans le milieu du gaming, l’association Afrogameuses veut mettre

K.O les discriminations racistes et sexistes. Majoritairement blanche et masculine, la culture geek

a du mal à changer ses habitudes. Les violences (pouvant aller de propos discriminatoires au harcèlement) envers les femmes, et particulièrement lorsqu’elles sont racisées, sont quotidiennes.


Les gameuses sont alors obligées de développer des stratagèmes pour se fondre dans la masse : un mécanisme de protection aussi frustrant qu’invisibilisant.

C’est pour cette raison que Jennifer Lufau, elle-même victime de racisme et de sexisme en tant que joueuse, a décidé de créer l’association Afrogameuses :


« Ça m’est déjà arrivé de choisir un pseudo qui soit complètement neutre ou alors de ne pas mettre de photo de moi, même si j’en ai envie. Une photo d’une fille, et en plus de fille noire, c’est un motif de harcèlement pour beaucoup », confie la fondatrice à Madmoizelle.

Afin de combattre les discriminations et de pallier à l’absence de représentation des femmes noires dans l’industrie du jeu vidéo, les Afrogameuses inondent le web de streams et talks en tout genre. Au micro, des jeunes femmes déterminées, loin des stéréotypes de la scène geek habituelle. Réunies grâce aux réseaux sociaux, les 200 membres de l’association font entendre de nouvelles voix, de Discord (service de messagerie instantanée basé exclusivement sur l’échange oral, très utilisé par les joueur·euses) à Twitch (service de diffusion de livestreams, contenus vidéos diffusés en direct). Élaborées exclusivement en ligne, les actions de l’association œuvrent pour une meilleure inclusivité dans le monde du jeu vidéo.


Parmi elles, à travers différents posts et stories, le compte Instagram @afrogameuses établie avec pédagogie un état des lieux du gaming.


Au programme : décryptage de l’hypersexualisation des personnages féminins noirs, promotions de créateur·ices de jeux afro-descendant·es et recommandations de streameuses racisées à suivre sur Twitch.

Quant à l’avenir de l’association, les idées ne manquent pas à Jennifer Lufau. Au-delà de la pédagogie, pour qu’il y ait un véritable changement, la communauté des Afrogameuses sait qu’il faut aussi que l’industrie du jeu vidéo ouvre ses portes aux femmes noires.




Photo : Darius Salimi



Écouter ne suffit pas : l’action directe des personnes concernées par les violences discriminatoires permettrait d’agir plus concrètement à l’élaboration de contenus réellement diversifiés et respectueux. La communauté pourrait ainsi servir de tremplin pour une insertion dans les entreprises, dont les effectifs manquent bien souvent de diversité.

La créatrice de l’association affirme également auprès de Radio Canada souhaiter, d’ici l’année prochaine, « réaliser une étude (...) pour mieux comprendre et analyser la toxicité dans les jeux vidéo pour les personnes non blanches, la communauté LGBTQ+, les personnes handicapées (...) ». Un projet qui permettrait d’apporter de nouvelles clés pour mieux comprendre et lutter contre le manque d’inclusivité d’un milieu qui n’a pas fini d’évoluer.


Rédaction et Propos recueillis par Louna Amisse





Conforme Magazine : Quelles sont les raisons qui vous ont conduit à vous investir dans l’association ?

Vanessa Chicout (membre du bureau de l’association Afrogameuses depuis octobre 2020 :

Il y a plusieurs raisons qui ont motivé mon investissement au sein d’Afrogameuses. J’ai toujours eu à cœur les sujets de société liés aux femmes, aux féminismes et aussi à la place des minorités dans la société, notamment via le prisme multi-culturel français. Avec l’expérience de la vie et mon expérience professionnelle, j’ai appris à verbaliser ces combats. Participer à cette cause, c’était tout d’abord concrétiser un engagement ancré en moi et puis c’était vraiment une évidence car gameuse depuis mon adolescence. M’investir dans l’association Afrogameuses, c’était aussi rejoindre une communauté dans laquelle je pouvais m’identifier, intégrer une sororité mais plus largement discuter avec des personnes bienveillantes et passionnées.


" La dernière raison, et qui n’est pas des moindres : j’ai une petite sœur de 15 ans et j’estime qu’elle a besoin d’être sensibilisée aux sujets d’inclusion, d’éthique, de diversité et de parité. Qu’elle prenne conscience de ce qu’est être femme noire et française, et qu’elle arrive surtout à se sentir sereine et légitime au sein de la société. Et le faire au travers du jeu vidéo, c’était le moyen de se retrouver et de partager cette passion. "


Photo : Darius Salimi


Conforme Magazine : Pensez-vous que l’univers du gaming est particulièrement touché (plus qu’un autre milieu ?) par les discriminations racistes et sexistes ?

Vanessa Chicout : Disons que l’univers du gaming est le reflet de la société et que la toxicité qu’on peut trouver dans la vie de tous les jours ou dans certains secteurs est transposée dans le jeu vidéo. Ce qui est déjà un premier problème car même au travers d’un loisir qui se veut et qui est globalement une expérience positive, exaltante, un échappatoire ou un espace de rencontres et d’échanges, on se retrouve malheureusement confronté.es à des attaques haineuses, sexistes, racistes, quand ce n’est pas tout à la fois.

Mais ce qu’on peut surtout souligner, c’est que dans le gaming, il y a une sorte d’impunité comme sur les réseaux sociaux, notamment à cause de l’anonymat. Les attaques sont plus faciles car il y a peu de modération et de protection des joueuses et streameuses : une personne qui poste des messages haineux à la possibilité de créer des comptes à l’infini en cas de suppression de son compte, et les raids haineux sont légion.

C’est cette toxicité réelle et tangible qui entrave l’expérience de jeu des femmes et plus précisément des femmes racisées et afrodescendantes qui s’autocensurent pour éviter d’être confrontées à cela (refus de jouer en réseau – ce qui est mon cas-, choix de pseudos neutres, stream sans se montrer pour éviter des remarques sexistes/racistes ...)



Photo : Darius Salimi


Conforme Magazine : Comment définiriez-vous votre militantisme (radical, pédagogique... ?) ?

Vanessa Chicout : Ça dépend des sensibilités de chacun.e et c’est une notion qui est très subjective ! Mais au sein de l’association nous avons à cœur de travailler main dans la main et de dialoguer avec les professionnels de l’industrie, les streameuses et les joueuses pour promouvoir l’égalité des chances dans l’industrie. Nous souhaitons travailler sur les questions de représentation des minorités et des femmes afrodescendances avec tout le monde, c’est d’ailleurs pour cela que l’association est ouverte à tou.te.s !

Notre mission, c’est encourager un univers du jeu vidéo plus représentatif de notre société et de la diversité ethnique, qu’il s’agisse d’une meilleure représentation des personnages dans les jeux, d’une meilleure visibilité des joueuses et streameuses sur les plateformes de streaming et dans le monde

de l’e-sport, ou encore d’une meilleure information aux métiers et formations pour intégrer une industrie au fort potentiel.

C’est aussi se donner comme objectif d’accompagner les professionnels sur les questions de diversité pour combattre la toxicité, mais aussi déconstruire les biais existants. Et cela passe notamment par la mise à disposition de notre communauté de testeuses et de testeurs pour leurs jeux, de différentes ressources pour partager des connaissances (études, témoignages...) et d’une implication des acteurs de l’industrie au sein de l’association (masterclasses, partenariats).



Photo : Darius Salimi


Conforme Magazine : Avez-vous constaté des évolutions dans la représentation et l'insertion des femmes noires dans l’univers du gaming depuis la création de votre association ?

Vanessa Chicout : L’association fête tout juste sa première année, donc nous n’avons pas encore le recul nécassaire : les jeux (impactants) ne se créent pas en un an. Mais nous avons vu des exemples positifs comme Stella dans Spiritfarer ou encore les 2 personnages principaux noirs dans Deathloop qui sort bientôt. Ce sont vraiment les seuls : 1 jeu indé où on commence à voir plus de diversité et 1 jeu triple A qui annonce une belle représentativité. Mais il reste à voir s'il s'agit d'un travail cosmétique ou réellement de représentation (la façon dont les personnages seront abordés dans Deathloop).


Pour ce qui est de l'insertion, c'est assez similaire : il y a de l'espoir ! Nous avons fait plusieurs partenariats cette année, ce qui montre l’intérêt portée à l’association et à nos actions de sensibilisation. Nous avons des membres qui ont intégré des boites du jeu vidéo, mais surtout via le stage. Nous voyons aussi que notre liste de professionnelles du jeu vidéo grandit, mais ce sont des personnes en poste depuis un certain temps. Elles font toutes le même constat : c'est un chemin difficile et élitiste.

C'est pourquoi elles s'investissent dans l'association pour changer les choses, que ça soit niveau recrutement ou mentorat.




Collectif Afrogameuse

Rédaction et Propos recueillis par Louna Amisse