Les masculinités expliquées par Thomas Messias

Mis à jour : 7 mai 2020


Conforme Magazine :

Bonjour Thomas, tu es journaliste et tu as créé le Podcast "Mansplaining" sur Slate où tu interroges les masculinités. Pourquoi créer un espace d'expression qui parle de masculinité ? Et pourquoi l'avoir appelé ainsi ? Parle-nous de ton projet.

Photographie : Charlotte Navio


Thomas Messias : " Bonjour ! Le féminisme et les questions de genre sont des sujets qui me passionnent depuis plusieurs années. De façon très naturelle, j’ai fini par observer comment ces problématiques étaient traitées dans les nombreux films que j’allais voir (je suis cinéphile et cinéphage depuis toujours). J’en ai tiré quelques articles pour Slate.fr, qui fonctionnaient assez bien, mais j’ai réalisé que le format audio serait sans doute plus efficace sur des tels sujets, notamment parce qu’utiliser des extraits de films pour illustrer ou appuyer mon propos me semblait de plus en plus indispensable. J’ai voulu essayer de trouver mon format à moi, quelque chose qui ne ressemble pas à une réappropriation d’autres travaux menés par des féministes, même si une BD comme Commando Culotte de Mirion Malle inspectait déjà certaines œuvres culturelles à la lumière des questions de genre.


Le nom m’est venu tout de suite. Mansplaining, c’est le terme qui désigne ces situations où un homme vient expliquer à une femme ce qu’elle sait déjà, voire ce qu’elle sait carrément mieux que lui. J’ai décidé de m’approprier ce mot de façon ironique. Le but du podcast, c’est d’expliquer certains concepts féministes à des gens qui n’y sont pas forcément sensibilisés. Mais forcément, il est aussi écouté par des personnes qui connaissent et maîtrisent déjà les idées que je défends, et parfois même mieux que moi. Là on n’est pas si loin du mansplaining ;) "


Conforme Magazine : Dans ta bio instagram, il est écrit que tu "interroges les masculinités".

Y en a t-il plusieurs ?

Thomas Messias : " Le parcours d’un homme hétéro blanc cisgenre comme moi n’est pas le même que celui d’un homme trans, ou d’un homme noir, ou d’un homme gay, etc.,en sachant que ces étiquettes sont loin d’être incompatibles. Il n’y a pas un seul type d’homme, et on gagnerait même à ce que tous les hommes soient de plus en plus différents les uns des autres, que les normes en vigueur se dissolvent petit à petit. Par exemple, personnellement, je n’ai aucune envie de me forcer à ressembler à l’Homme avec un grand H tel qu’il est présenté dans la plupart des films, des livres, des cours d’histoire ou de biologie. Je refuse de tomber dans des clichés de virilité, j’essaie au maximum de ne pas me comporter comme un être dominant… Ma masculinité n’est pas celle de mon voisin. "

Photographie : Charlotte Navio


Conforme Magazine : As-tu des exemples d'injonctions de genre que tu as subies ou que tu subis encore aujourd'hui ?


Thomas Messias : " Avant toute chose j’estime n’être victime de rien. Je ne souffre pas des injonctions que la société place au-dessus de ma tête, parce qu’elles ne sont rien par rapport à celles que subissent les femmes, les personnes racisées, les non-hétéros… Néanmoins, la société attend quand même de moi que je remplisse mon rôle d’homme. Premier exemple : c’est toujours moi qui me suis occupé de gérer les rendez-vous médicaux de mes trois enfants, et ce dès la naissance. Quand le personnel hospitalier ou la pédiatre vous regardent avec pitié en vous disant « pourquoi c’est vous qui venez à chaque fois et pas la maman », c’est totalement exaspérant. Ça sous-entend que la santé des enfants devrait rester une problématique féminine, mais aussi que vous n’êtes pas compétent en tant qu’homme pour gérer les hospitalisations et les médicaments. Et puis en filigrane, on vous plaint. « Oh, le pauvre homme, regardez ce qu’il subit, obligé de s’occuper de ses enfants ». Alors que si j’étais une femme on trouverait ça parfaitement normal. Le fait que ma femme se déplace souvent pour des raisons professionnelles et personnelles, pendant que je reste à la maison avec les enfants, donne envie à la société de nous pointer du doigt. Je suis l’homme, donc c’est moi qui devrais avoir le travail le plus accaparant, qui devrais ramener le plus d’argent dans le foyer, qui devrais aller faire la fête avec mes potes… Chez nous ça fonctionne « à l’envers » par rapport aux normes établies, et on ne se gêne jamais pour nous le rappeler. Mais là encore c’est plus dur pour ma femme. C’est elle que la société essaie de culpabiliser d’ « abandonner » régulièrement enfants et mari. Moi, les gens me trouvent juste un peu trop laxiste, un peu trop faible."

Conforme Magazine : En tant qu'homme cis genre, hétéro, comment définirais-tu la masculinité toxique et pourquoi faut-il la déconstruire selon toi ?


Thomas Messias : " Elle est multiple et polymorphe, mais pour tenter de résumer, c’est l’ensemble des mécanismes qui font que les hommes vont exercer une emprise sur les femmes, de façon plus ou moins explicite, et les empêcher d’avoir confiance en elles, d’êtres indépendantes, de se sentir légitimes de sortir, de désirer, d’aimer, de prendre du plaisir. Il faut la déconstruire parce qu’elle empêche de très nombreuses femmes de vivre comme elle le souhaiteraient. Par ailleurs, même si ce n’est pas le sujet prioritaire, je suis persuadé que déconstruire cette masculinité toxique permettrait aussi à pas mal d’hommes d’être plus heureux, de se sentir davantage eux-mêmes au lieu de se conformer à des stéréotypes souvent détestables. "


“ Il n’y a pas un seul type d’homme, et on gagnerait même à ce que tous les hommes soient de plus en plus différents les uns des autres, que les normes en vigueur se dissolvent petit à petit.


Photographie : Charlotte Navio


Conforme Magazine : Que penses-tu du mythe autour de "la crise de la masculinité" et des discours tels que : "Les hommes vont mal, la virilité se perd car la société occidentale a tendance à s'hyper féminiser " ? Thomas Messias : " Des spécialistes comme Mélanie Gourarier (dont je vous conseille le livre Alpha Mâle) ou Francis Dupuis-Déri (dont je vous conseille aussi La Crise de la masculinité) expliquent que "la crise de la masculinité", ça n’existe pas. C’est un concept qui est brandi depuis toujours par les hommes dès qu’ils se sentent menacés par le fait que les femmes essaient de faire avancer leur cause et leurs droits. Dès qu’un homme a le sentiment que les femmes sont en train de lui voler ce qui lui appartient de façon naturelle (alors que ce sont en fait des privilèges dont il refuse d’avoir conscience), il appelle au secours en affirmant sa crainte que la société se délite à cause du fait que les « vrais hommes » sont prétendument en train de disparaître. C’est ridicule."

Conforme Magazine :

Selon toi, que témoigne le Boy's Club, la ligue du LOL de notre société ? Cette idée de groupe d'hommes blancs cis-genre privilégiés harcelant des minorités sociales. Qu'est-ce que cela traduit de nos comportements sociaux ? Penses-tu qu'à une certaine époque on pouvait tolérer ce genre d'actes mais qu'aujourd'hui cela choque ? Penses-tu qu'il y a un avant et un après la Ligue du LOL ? Thomas Messias :

" Cela montre que les hommes s’épanouissent particulièrement en groupes, qu’ils sont prêts à utiliser le harcèlement comme mécanisme de reconnaissance entre dominants (comme d’autres le font avec la séduction ou même le viol dans d’autres cercles). Sans être forcément masculinistes ou d’extrême droite, ces groupes reprennent des principes pourtant énoncés par quelqu’un comme Julien Rochedy, masculiniste français qui a passé des années au Front National : « il faut former son clan et se trouver un ennemi commun pour resserrer les liens ». Et quoi de mieux que de taper sur des féministes, des personnes atteintes de troubles bipolaires ou autistiques, des gens racisés.


Je ne dirais pas qu’avant on pouvait tolérer ce genre d’actes, mais disons qu’avant, la culture de l’humour (le fameux « LOL ») était plus forte que tout. Si ça ne vous faisait pas rire, c’est juste que vous n’aviez pas d’humour, que vous étiez coincé·e. Peu à peu les choses ont évolué. Un nombre croissant de gens a commencé à comprendre que l’humour est souvent oppressif, que derrière pas mal de blagues apparemment anodines il y a des gens qui souffrent, et que se mettre à vingt ou trente sur le dos de la même personne pour lui faire comprendre qu’elle ne mérite pas d’exister, ce n’est pas rigolo. C’est juste du harcèlement et ça détruit des personnes. Aujourd’hui encore, des tas de gens (y compris certains anciens membres de la Ligue du LOL) semblent ne pas parvenir à comprendre ça. "


Conforme Magazine :

As-tu, construit une partie de ta masculinité en groupe avec d'autres hommes ?

Si oui, comment cela t'a t'il impacté, positivement ou négativement ?


Thomas Messias :

" Cela s’est fait en plusieurs parties. Au collège et au lycée, j’étais souvent en retrait, y compris dans mes bandes d’amis, et cela m’a souvent donné l’occasion d’observer le comportement des garçons de mon entourage. Souvent, ça m’a donné envie de ne pas leur ressembler, ou au moins d’éviter certains de leurs comportements (notamment avec les filles). Cela ne veut pas dire que j’ai toujours été parfait et irréprochable, mais vraiment, le fait d’observer mes camarades m’a beaucoup appris sur ce qu’il ne fallait pas faire, et sur comment certains mécanismes fonctionnaient.

Depuis plusieurs années, je me construis différemment. Pour tout dire, je n’ai quasiment plus d’amis garçons. J’ai décidé consciemment de ne plus appartenir à des groupes d’hommes hétéros, parce que je ne voyais pas ce que cela pouvait m’apporter. Je ne veux pas alimenter ce système-là, et comme j’estime l’avoir bien compris, je n’ai même plus besoin de l’observer. "



Quand le personnel hospitalier ou la pédiatre vous regardent avec pitié en vous disant « pourquoi c’est vous qui venez à chaque fois et pas la maman ? », c’est totalement exaspérant.



Conforme Magazine :

Selon toi, penses-tu qu'il y a un/des liens entre la destruction de la planète et la masculinité toxique ?


Thomas Messias :

" Je pense qu’il y a bien sûr des liens. L’exemple le plus récent c’est Pascal Praud. Le mec anime des talk shows indignes sur une chaîne info dont on attend un minimum de mesure et d’objectivité. Il coupe la parole des femmes, les tourne en ridicule dès qu’il peut, les qualifie d’« hystériques » alors qu’il est souvent le plus en colère… et par le plus grand des hasards, c’est aussi un climato-sceptique. Tout cela me semble hyper cohérent. Cela témoigne du refus de cet homme (et de millions d’autres) de remettre en question la façon dont il pense, la façon dont il consomme, la façon dont il vit. Pour pouvoir continuer à rouler en 4x4 ou à considérer les femmes comme des objets, il est prêt à déployer tous les arguments les plus fallacieux. Et tout cela parce que dans l’éducation des garçons, on oublie souvent de leur apprendre l’empathie, la compassion, la générosité. Cela crée des générations entières d’égoïstes arrogants, qui reproduisent les mêmes comportements quel que soit le sujet abordé. Et c’est donc vrai aussi pour l’oppression des animaux. Je suis végétarien (pas encore végane) depuis 3 ans, et je ne compte plus le nombre d’hommes qui m’ont fait remarquer (alors que je ne leur avais rien demandé) qu’eux continueraient à manger de la viande, que les animaux servent à ça, qu’on a toujours envoyé des animaux à l’abattoir et qu’avant personne ne s’en offusquait. Encore une fois, pour un bout de viande, ces mecs sont prêts à nier même les faits les plus évidents, les affirmations prouvées scientifiquement : ils refusent d’entendre qu’un animal puisse souffrir, ou en tout cas ils décident que ce n’est pas grave car eux aussi ont leurs petits soucis. On n’est pas si loin des harceleurs de rue et des violeurs de femmes, qui pensent à leur plaisir et à leur égo en laissant totalement de côté la dignité de celles à qui ils font du mal. "

Je suis persuadé que déconstruire cette masculinité toxique permettrait aussi à pas mal d’hommes d’être plus heureux, de se sentir davantage eux-mêmes au lieu de se conformer à des stéréotypes souvent détestables.


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Propos récoltés par : Conforme Magazine