Qu'est-ce que l'écoféminisme ?

Mis à jour : 7 mai 2020

écrit par Julie Nicol


Lier femmes et écologie, n'est-ce pas prendre le risque de naturaliser le genre féminin,

soit tout à fait ce contre quoi les féministes se battent depuis des générations ? Ce mariage sémantique peut sembler paradoxal, puisque les féminismes, bien que proposant des angles de vue et des plans d’action différents, se sont tous battus contre une vision naturalisante du sexe et du genre. En réalité, l'écoféminisme embrasse un projet sociétal bien plus large que la naturalisation patriarcale de la condition féminine auquel il peut a priori faire écho.


Illustration : @ohmu_art


Le terme provient de l'ouvrage Le féminisme ou la mort, de Françoise d'Eaubonne, paru en 1974. Après avoir décrit les luttes historiques pour la libération des femmes et analysé leur situation tant en société capitaliste qu'en société communiste, Françoise d'Eaubonne, dans cet essai, expose les deux dangers menaçant l'humanité déjà à l'époque : la surpopulation et la destruction des ressources.


Elle explore l'origine patriarcale de ces deux causes de danger pour la planète, nées de la découverte du fonctionnement de la fécondation (des femmes) et de la fertilité (de la terre). Plus qu'une assimilation, l'écoféminisme propose donc une analogie entre le traitement de la planète et celui des femmes, en tant que ressources utilisées comme terrains d'expression du pouvoir masculin.


Ainsi, l'écoféminisme pose que l'asservissement des femmes et de la planète doivent être combattus et démantelés conjointement puisqu'ils découlent des mêmes mécanismes de domination (Karen Warren).


Photographie : Hélène Tchen / Concept : Caroline Dussuel


Peu intuitif au départ, le postulat d'une exploitation patriarcale de la planète se vérifie de plusieurs manières. Traditionnellement, l'agriculture était une activité réservée aux femmes, tandis que les hommes étaient en charge de la chasse – plus prestigieuse.


Lorsqu'il s'est agi d'industrialiser la production agricole et d'en tirer profit au-delà de subvenir aux besoin d'une communauté restreinte de pairs, celle-ci est devenue une activité masculine, gérée par des moyens de production mettant à l'épreuve les ressources limitées des terres arables. En outre, ce projet d'exploitation écocide des ressources naturelles prend également racine dans l'avènement de la science moderne accompagnée de sa foi en le progrès technique et industriel, constituée de savoirs produits et légitimés par des institutions européennes masculines. Il s'agit alors de "pénétrer les secrets" de la nature comme d'une "mère nourricière".


En l'assimilant à une femme, on expose la planète aux mêmes assauts que celles-ci subissent, en témoignent l'expression de "terres vierges", qu'il faut conquérir, puisque décrite en négatif du passage de l'homme. Dans ce cadre, femmes et nature se retrouvent perdantes face à une entreprise de distinction, de hiérarchisation, et de subordination de celles-ci. En effet, si naturaliser les femmes dessert leurs intérêts et ne permet pas de penser les rapports sociaux de sexe, féminiser la nature, dans une société patriarcale constitue le terreau de sa destruction.



“ Si naturaliser les femmes dessert leurs intérêts et ne permet pas de penser les rapports sociaux de sexe, féminiser la nature, dans une société patriarcale constitue le terreau de sa destruction.


Le projet écoféministe souhaite se battre pour la sauvegarde et le traitement juste de toutes les formes de vivant, humaines et environnementales. Dans cette perspective, agir pour l'environnement de façon effective nécessite de cultiver une relation d'interdépendance avec celui-ci dans laquelle les humains font l’effort d'en prendre soin à l’échelle planétaire, ayant conscience de la fragilité du vivant (Dartiguepeyrou).


Somme toute, l'écoféminisme apparaît comme une invitation à pratiquer une éthique de l’altérité et à développer un regard empathique sur le monde, à réfléchir à ses synergies plutôt qu'à la façon dont on peut le contrôler


Il s'agit aussi de reconnecter avec son propre corps, c'est ainsi que l'on y retrouve des initiatives comme l'auto-gynécologie (ne dispensant pas d'un suivi médical pour autant). Plus largement, il s'agit de "reclaim" (Émilie Hache) la nature dégradée par un rapport techniciste et utilitariste à celle-ci, des activités féminines dévalorisées ou la compréhension sensible des phénomènes biologiques naturels. La rencontre des problématiques sociales et environnementales s'observe par exemple dans des combats comme ceux de Vandana Shiva en Inde qui souhaite préserver un mode d'agriculture traditionnel afin de protéger la biodiversité et limiter les taux de suicide des paysans pauvres.



Photographie : Hélène Tchen / Concept : Caroline Dussuel



Cet enjeu de "reclaim" prend aussi tout son sens dans les pays d'Afrique sub-saharienne dont les potentialités économiques ont été dégradées par la colonisation. En y déplaçant leurs activités productives et en y encourageant un développement calqué sur le modèle occidental, les pays colonisateurs ont mis en péril les activités traditionnelles féminines rendues obsolètes par l'industrialisation du travail agricole dans un projet productiviste. Or, ce travail assure du même coup la protection de la biodiversité menacée par l'uniformisation des semences industrielles.



Ainsi, l'uniformisation de la production imposée par le capitalisme occidental contribue à leur précarisation sociale et économique. Dans un tel contexte néocolonial, les liens entre féminisme et écologie ne peuvent plus être ignorés, d'autant plus que cette partie féminine du travail est largement invisibilisée par son caractère non salarié puisqu'il est considéré comme appartenant à la sphère privée du foyer détenant les terres agricoles et n'est ainsi pas comptabilisé dans les statistiques économiques. Ce problème commun au nord et au sud économique permet d'insister sur les liens existant entre la reconnaissance du travail agricole des femmes et la défense de la biodiversité en questionnant les rapports sociaux de sexe dans la production agricole.


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Ecrit parJulie Nicol pour Conforme Magazine