SOS d'un terrien en détresse (pour Paulette Magazine)

Mis à jour : 7 mai 2020

écrit par Lucie Bremeault


Réconcilier les humains entre eux mais aussi avec la planète et les animaux. Voici, à l’heure actuelle, notre plus grand défi. Entre problèmes environnementaux et impacts sociaux, il est urgent de comprendre pour mieux agir et préparer des lendemains meilleurs.


Illustration : Pieter Van Enoge



Ce n’est plus un secret. Notre planète souffre. Notre planète souffre et l’activité humaine en est la principale raison. Plusieurs milliers de scientifiques des quatre coins du globe ont d’ores et déjà tiré la sonnette d’alarme. Nous allons droit dans le mur et nous devons agir avant qu’il ne soit trop tard. 


Une étude publiée en juillet 2017 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) révèle que les nombreuses espèces qui peuplent notre planète sont en train de disparaître à vitesse grand V. Cette étude, appuyée de beaucoup d’autres, nous dévoile une amère réalité : la Terre est en train de subir sa sixième extinction de masse, à un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures. Sauf que cette fois-ci, nous en sommes les seuls responsables. Prenons des exemples : 43% des lions ont disparu depuis 1993 ; 32% des espèces animales sont en déclin ; 50% des animaux ont disparu en quarante ans. Ces chiffres sont accompagnés d’un autre constat, celui de la perte massive des territoires pour ces espèces. Huile de palme et élevage sont les principaux responsables du recul des forêts, que ce soit en Amazonie, en Indonésie ou au Brésil. Selon la FAO, c’est 13 millions d'hectares de forêts qui disparaissent chaque année sur Terre, soit l’équivalent d’un terrain de football toutes les quinze secondes, pour répondre à des besoins toujours plus importants. 


En ce qui concerne nos océans, le constat écologique est lui aussi alarmant. L’un des principaux responsables de la pollution marine est, bien entendu, le plastique. On estime que 13 millions de tonnes de plastique se retrouvent dans nos océans chaque année. Le vortex ou continent de déchets du Pacifique Nord regroupe, à lui seul, 80 000 tonnes de déchets et représente en terme de surface trois fois la France continentale. Souvent oubliée des constats écologiques, la pêche a elle aussi un impact dévastateur. Dommages liés au chalutage de fond, aux équipements de pêches perdus en mer, (970 milliards de poissons tués chaque année) et aux « prises accessoires » qui consistent à relâcher les poissons non vendables souvent agonisants ou morts, dans la mer… D’ici à 2050, WWF estime que nous pourrions assister à une désertification marine. 

Et hélas, les choses ne s’arrêtent pas là. Notre appétit vorace nous a conduit à épuiser les ressources que notre foyer, la Terre, peut nous offrir. Depuis le 1er août, nous vivons à crédit. Ce fameux « jour du dépassement » n’a de cesse d’avancer chaque année. Déforestation, épuisement des énergies fossiles, pollution des eaux, émissions de carbone mais aussi gaspillage alimentaire et surconsommation de viande, mettent à mal les capacités de notre planète à se régénérer. 


Savez-vous que nos ordinateurs, comme nos téléphones portables, au-delà d’avoir un mode de production peu écologique, produisent, en plus, une pollution numérique importante ? Une simple recherche Google émet jusqu’à 7 grammes de CO2 et l’envoi d’un seul et unique e-mail d’1mo… 15 grammes ! Soit l’équivalent de ce que peut absorber un arbre en une journée. 

Des petits gestes quotidiens qui finissent par peser lourd dans la balance. La planète est en surchauffe, problème débattu lors de la COP21, en 2015, qui s’était engagé à maintenir l’augmentation de sa température moyenne, en dessous des 2°C. Malgré cette volonté, l’ONU a déjà alerté sur une possible élévation de 3°C d’ici 2100, entrainant fontes des glaces, augmentation du niveau des océans et, par ricochet, un déplacement massif des populations.


Ce triste constat environnemental nous pousse nous, habitants de la planète, à nous remettre en question. Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi, malgré un sursaut citoyen et un réveil collectif, les choses n’avancent-elles pas plus vite ? Et si c’était tout notre système qui posait problème ?


GAVÉS PAR LE CONSUMÉRISME ?


60 milliards. Voici le nombre ahurissant d’animaux terrestres que nous tuons chaque année dans le monde pour répondre à la demande de consommation de viande et de produits laitiers. En France, c’est 3 millions d’animaux qui passent par l’abattoir, chaque jour.


La liste des problèmes imputés directement à l’élevage est longue. Pollution des nappes phréatiques, accentuation de l’effet de serre (l’élevage est responsable à lui seul de 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre, sans compter les importantes émissions de méthane engendrées par les ruminants), déforestation amazonienne (dont 63% liée à l’élevage) et brésilienne, gaspillage des denrées alimentaires (85 % de la production mondiale de soja est destinée à l’alimentation animale), crises sanitaires majeures ou encore risques pour la santé soulevés dans un récent rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé. En effet, la consommation de viande rouge et de viande transformée serait cancérogène et augmenterait les risques de développer certaines pathologies comme le diabète et les maladies cardiovasculaires. 


Si l’on stoppait aujourd’hui la production de produits d’origine animale, les effets bénéfiques pour la planète se feraient ressentir quasi instantanément, comme le soulève si bien Julien Wostinza, collapsologue et entrepreneur écologique. Parce qu’une viande dite « écologique » est impossible. 

Selon le documentaire Cowspiracy, si les États-Unis souhaitaient passer de l’élevage intensif à un élevage plus propre, avec des animaux vivants au grand air, il leur faudrait utiliser l’entièreté de leur territoire et pousser jusqu’au Canada et en Amérique du Sud. Encore faudrait-il raser au passage, forêts, chaines de montagnes et villes pour les convertir en pâturages. 

Et ça, uniquement pour répondre à la demande de viande des Américains. Imaginez alors à quoi ressemblerait notre planète si l’ensemble des élevages intensifs devenaient des élevages biologiques. La Terre deviendrait alors un immense et vaste terrain agricole. 

Comment alors une industrie si polluante, détruisant tout notre écosystème et notre santé arrive-t-elle encore à générer autant de bénéfices chaque année ? Avec un budget annuel de 32 millions d’euros, le puissant lobby Interbev entend redorer l’image de la filière viande… jusqu’à s’inviter dans les écoles. La pression des puissants pour faire taire les voix du progrès et de l’éthique n’a pas de limite quand de l’argent est en jeu. Au-delà des simples publicités de mauvaise foi à la télévision (« Les produits laitiers sont nos amis pour la vie »), des groupes influents comme la FNSEA (Fédération Nationale des syndicats d’exploitants agricoles) voient d’un très mauvais œil les remises en question des citoyens sur leur consommation. Impossible, pour eux, de perdre leurs ouailles et de laisser quiconque défendre une nouvelle idée de l’alimentation, surtout lorsque l’on sait que l’industrie de la viande a réalisé un chiffre d’affaire de 33 milliards d’euros en 2016 rien qu’en France.


Autre industrie, autre catastrophe. 24 avril 2013, Bengladesh, le Rana Plaza, un bâtiment qui abritait de nombreux ateliers de confection de vêtements, s’effondre et fait 1135 morts et 2500 blessés. Malgré les efforts désespérés des travailleurs pour alerter sur l’état insalubre de l’immeuble et les nombreuses fissures, les responsables n’ont jamais levé le petit doigt.  À l’intérieur, des milliers de petites mains, majoritairement des femmes, travaillaient comme des acharnées pour fabriquer à temps, les commandes des marques telles que Mango, Benneton, Primark, Carrefour ou encore Camaïeu. Ces vêtements vendus un peu partout dans le monde se trouvent aujourd’hui dans chacun de nos dressings. On les achète, par dizaine chaque année, à des prix de plus en plus réduits. Ils s’affichent, en quatre par trois, dans la rue sur les corps des plus beaux mannequins du monde. Ces vêtements, produits pour seulement quelques centimes, rapportent chaque année 150 milliards d’euros de bénéfices en France. Une production vertigineuse qui entraîne avec elle de nombreux impacts environnementaux et sociaux. Entre le coton. made in Monsanto, bourré de pesticides et la pollution des fleuves due aux rejets de produits toxiques utilisés dans les tanneries, la mode contribue, elle aussi, à la destruction de notre planète. Et ces substances ne sont pas seulement nocives pour la planète, elles le sont aussi pour les travailleurs et les populations environnantes. Cancers, maladies de la peau et des voies respiratoires, travail forcé des enfants, assèchement des lacs et rivières nécessaires à la production de nourriture : voici l’amère réalité que les géants de l’habillement tentent de nous cacher. 

Parce que ces pays ont un gros retard sur la protection sociale des travailleurs, parce que la main d’œuvre y est à un prix défiant toute concurrence et parce que la population a cruellement besoin de travailler, les multinationales du prêt-à-porter y voient là une occasion en or de délocaliser leur production. «En outre, tant qu’il y a des pays riches et des pays pauvres, les premiers ont le pouvoir et la capacité de transférer leurs nuisances et leurs pollutions, aux seconds. Si les rapports de force étaient moins déséquilibrés, on voit mal ce qui pousserait les pays pauvres à accepter sans broncher, d’accueillir sur leur sol tous les déchets des pays riches ou à brader, à des firmes étrangères, le droit d’exploiter leurs ressources naturelles. Dans ce cas, les pays riches seraient incités, bien plus qu’actuellement, à limiter leur pollution » rapporte Marie Duru-Bellat, sociologue. Une forme de colonialisme moderne. Cette forme de néocolonialisme exporte avec elle sa culture et ses propres modes de vie. La Chine connait par exemple une forte hausse de sa consommation de viande et donc de sa production (fermes de 100 000 vaches de plus de 9 millions d’hectares). Les pays en voie de développement calquent alors un « way of life » ultra polluant adopté par des millions d’américains ou d’européens. D’après l’ONG Global Footprint Network, il nous faudrait 1,7 Terre pour répondre aux besoins insatiables de l’Homme. Et si l’ensemble des habitants de la Terre vivait comme nous, Français, c’est l’équivalent de 3 planètes comme la nôtre qui nous serait nécessaire… 

Malgré l’industrialisation des pays en voie de développement, le FMI a une nouvelle fois alerté cette année sur l’explosion des inégalités globales à travers le monde. Si richesse il y a, les pauvres sont toujours de plus en plus pauvres et vivent dans des conditions de plus en plus difficiles et dangereuses (catastrophes naturelles, pollution, difficulté d’accès au soin et à l’éducation). Faute à une politique majoritairement capitaliste qui prône la mondialisation au détriment des individus et de la Terre.


Aujourd'hui, la génération Y (personnes nées entre 1980 et 2000) est tiraillée entre le besoin d’assouvir une pulsion consommatrice tout en remettant en question sa propre morale face à une éducation matérialiste. Comment peut-on freiner notre rapport à la consommation et stopper cette schizophrénie générale qui nous tourmente ? Et si c'était le point de départ d’un changement global ?

Illustration : Olaf Hajek



WE CAN BE HEROES


Souvenez-vous. C’était il y a trois ans. Un agneau est écartelé vivant pendant que des moutons sont saignés encore conscients. Ces images insupportables ont été tournées en caméra cachée dans l’abattoir de Mauléon dans les Pyrénées-Atlantiques. Si ces images ont pu être dévoilées au public, c’est grâce au travail de l’association L214 (en référence à l’article l214-1 du code rural qui désigne les animaux d’élevage comme des êtres sensibles) et de ses lanceurs d’alerte. Un travail nécessaire pour montrer l’atroce réalité des abattoirs que les industriels tentent de cacher à leurs consommateurs. 

Les initiatives populaires ne manquent plus et nous assistons à un véritable éveil collectif, partout dans le monde, parce que nous ne pouvons tout simplement pas compter sur nos responsables politiques pour faire le travail. Ils étaient près de 15 000 manifestants à marcher pour le climat à Paris, le 13 octobre dernier. Un rassemblement citoyen qui s’est aussi déroulé à Lille, Strasbourg, Marseille, Bordeaux et Rennes. Au delà des pavés, on retrouve également ces initiatives sur le web comme par exemple avec « Il est encore temps ! » et le hashtag #onestprêt. Un appel lancé par 19 youtubeurs français, dont Léa Camilleri et Le Grand JD, il y a quelques semaines pour encourager, chacun d’entre nous, à agir quotidiennement pour la planète. Voilà notre force ! Agir ! Apprendre à consommer différemment, se responsabiliser mais aussi boycotter. En vérité, rien de bien compliqué : il suffit juste de mettre le pied à l’étrier et de changer quelques-unes de nos habitudes.

Bouleverser nos pratiques avec des actes forts et symboliques. Voici une des façons de redessiner le monde. En 1955, Martin Luther King appelle au boycott des bus de Montgomery pour s’opposer à la politique ségrégationniste de la municipalité. Rosa Parks, figure célèbre de la lutte des droits civiques, refuse alors de céder sa place à un passager blanc. Un an plus tard, la Cour Suprême des États-Unis déclare la ségrégation, dans les bus d’Alabama, anticonstitutionnelle. Voici l’un des exemples historiques les plus marquants de l’usage du boycott et de la désobéissance civile. Des infractions intentionnelles publiques qui sont des armes pacifiques pour faire plier le système mais aussi les multinationales. Le boycott se matérialise, notamment, à travers des journées comme « la journée mondiale sans achat » ou le refus de céder au Black Friday. Bloquer une usine de charbon, filmer les abus policiers, organiser des happenings dans les supermarchés ou même à l’Assemblée Nationale, autant d’actes de désobéissance civile qui permettent à la population de contester des lois injustes et bien souvent archaïques.

Car nous avons le droit de dire « stop », de dire « non » et de se faire entendre !



Dire « stop » à l’exploitation animale. Les produits d’origine animale sont partout. Dans les biscuits que nous achetons au supermarché, dans les produits transformés, dans nos vêtements mais aussi dans nos produits d’hygiène. Autre mouvement idéologique d’envergure. L’antispécisme est le fer de lance de la lutte pour les droits des animaux. À travers des actions coup de poing comme le blocage d’abattoirs ou de salons agricoles, il va à l’encontre du système spéciste (système qui place l’humain au-dessus des autres espèces) qui dévore le vivant, en invitant la population à questionner son rapport aux animaux.  Il est urgent d'interroger sa propre morale, d’étendre sa sphère de considération et d’inviter à un véritable changement de point de vue sur tous les animaux. Car cela s’inscrit dans l’évolution des droits et des libertés, comme nous l’avons déjà fait pour notre propre espèce.

Exister et avoir accès au bonheur, au sein même d’un système oppresseur (aussi bien pour les personnes racisées, les femmes, les personnes LGBTQ+) et tourner vers le matérialisme n’est pas tâche facile. On nous pousse, chaque jour, que ce soit à la télévision, dans la rue, dans les magazines à toujours consommer plus et à ressembler à un idéal. Chaque jour, nos yeux voient, en moyenne, 1 200 messages publicitaires. La mode y participe massivement, avec des campagnes publicitaires savamment conçues qui nous poussent à céder à la tentation, créant chez nous une frustration, si nous ne pouvons pas y répondre. Nous parlons souvent de personnes privilégiées lorsque nous évoquons des populations de pays riches. Mais, nos privilèges doivent-ils se résumer à l’achat d’un t-shirt low cost entretenant ainsi l’idée d’un pouvoir d’achat illusoire ? Tirer toujours plus les prix vers le bas, rabaisse d’autant les salaires et précarise les conditions de vie…La mode éthique est peut-être la réponse. L’upcycling invite à transformer l’ancien et l’usé, en quelque chose de nouveau et d’utile. La marque française Andrea Crews, crée par Maroussia Rebecq, n’a de cesse de réinventer la mode depuis 15 ans grâce à une démarche innovante qui réutilise d’anciens vêtements pour imaginer de toutes nouvelles collections. Rien ne se perd tout se transforme. 

Ralentissons nos achats et consommons de façon raisonnée. Voici ce qui pourrait être le leitmotiv de la Fashion Revolution, mouvement né en Angleterre, qui milite pour une réforme systémique de l’industrie de la mode. Cette association regroupant entre autres des designers et des consommateurs, demande à travers un manifeste, une plus grande transparence de la part des marques, des meilleures conditions de travail, un salaire équitable, mais donne aussi un droit de parole aux ouvriers. Une nouvelle démarche citoyenne qui nous prouve que « mode » et « éthique » ne sont pas forcément antinomiques.

Étendre notre bienveillance, voici notre nouvel enjeu. Il est urgent de rétablir une harmonie globale entre l’humanité tout entière, les animaux et la planète. Pour laisser aux futures générations un endroit où il fait bon vivre où chacun peut se développer selon ses propres besoins et ses aspirations. Libérer chacun et chacune des oppressions à travers une convergence des luttes compréhensive et optimiste. Ne plus avoir peur de réclamer un monde tourné vers la compassion. Réinventer une politique engagée pour le vivant plutôt que pour les intérêts financiers. Donner aux femmes l’opportunité d’exprimer leurs idées et d’inventer leur propre idéal. Pour un monde plus juste et plus égalitaire. Pour vivre et laisser vivre, tout simplement. 

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écrit par Lucie Bremeault en collaboration avec Conforme Magazine pour Paulette Magazine