Le collectif d'artistes qui s'empare du jeu vidéo


Le collectif d’artistes WMAN Guild s’empare du jeu vidéo pour pousser la porte de tous ces mondes qui ont proliféré sur la toile depuis le début de l’ère numérique.


Une fois dedans, ils en explorent collectivement les règles, l’écosystème, les corps, les pouvoirs, les mystères, et les failles. Par ces voyages immobiles aux élans égalitaires et libertaires, iels partent découvrir une infinité d’espaces-temps parallèles dont iels expérimentent autant les clivages que les possibilités d’action, afin de s’émanciper des contraintes et de re-imaginer ainsi nos pouvoirs sur le réel.


Propos recueillis par Licia Demuro





Conforme Magazine : Comment est né WMAN Guild ? WMAN Guild : Nous nous sommes rencontré.e.s à l’occasion d’une résidence au sein du laboratoire numérique des Beaux-Arts de Lyon. S’agissant d’une résidence de recherche consacrée au jeu vidéo,

il n’y avait pas de résultats attendus, on a donc commencé à jouer ensemble et on s’est vite aperçu qu’on avait des manières très différentes d’arpenter les univers qu’on explorait.

Oui, on s’est vite confronté aux limites des jeux qu’on faisait, leur temporalité, leur progression… on jouait environ 12h par jour et à la fin on débriefait longuement sur les situations rencontrées, et sur comment elles avaient été affrontées. WMAN Guild : la référence qu’on avait tou.te.s en tête dès le début de la résidence, c’était le livre de Mathieu Triclot, Philosophie des jeux vidéos, qui analyse le jeu vidéo en tant qu’espace au sein de la machine capitaliste par excellence : l’ordinateur.

Dans son essai, il explique que le jeu vidéo sert à faire l’inverse de ce qu’est sensée faire la machine capitaliste, c’est-à-dire perdre du temps et ne rien produire. C’était justement ça qu’on avait envie d’expérimenter à travers cette résidence.

C’est grâce à ces modalités de jeu et de partage d’expérience qu’est née la volonté de fonder une guilde, un collectif d'artistes joueur.se.s.


Illustration : utomaru @utomaru



Conforme Magazine : Et depuis, qu’avez-vous fait ensemble ? WMAN Guild : On a continué à jouer à distance, sauf qu’on s’est rapidement heurté à plusieurs contraintes d’ordre technique car nous n’avons pas tou.te.s les mêmes ordinateurs. Il a donc fallu trouver des jeux ouverts et accessibles en ligne par quiconque. Il s’agissait le plus souvent d’univers en ruines, qui ne suscitaient désormais plus grand intérêt et où on pouvait mener nos explorations tranquillement. C’est un peu comme s’introduire dans un bâtiment désaffecté…

Ça nous est aussi arrivé de créer notre propre jeu vidéo comme Concrete Stuff : Cheese Slicer

( https://wmanguild.itch.io/concrete-stuff-cheese-slicer-version) qui simule le naufrage sur une île déserte, à l’instar de celle de Robinson Crusoe, où pour survivre on découpe des tranches de jambon et de fromage à l’infini. Le but du jeu est bien sûr ironique et fictif, il fait référence à la déclaration d’Emmanuel Macron qui, en pleine pandémie, encourageait les artistes à se « concentrer sur des choses concrètes » (comme le jambon et le fromage) pour faire face au confinement. Mais la plupart du temps on ne crée pas de nouveaux jeux, on utilise des jeux déjà fabriqués. En revanche, ce sont souvent des jeux qu’on appelle des « bacs à sable », qui laissent la possibilité aux joueur.se.s de modifier l’univers dans lequel il est. Notre pièce « ManyLand » c’est exactement ça, un espace en deux dimensions où tous les objets avec lesquels on interagit sont dessinés par les joueur.se.s (http://manyland.com/wmanhub ). La plupart des jeux qu’on expérimente laissent une grande liberté de progression et de pratique.

Notre pratique consiste également à créer des espaces partagés de travail et de jeu. Dans "Manyland" par exemple, nous avons invité l’artiste Romain Gandolphe, dont la pratique gravite autour des récits issus de l’histoire de l’art. Ce qui lui a donné envie de créer son propre musée (http://manyland.com/romain). Il y a installé toutes ses œuvres fétiches, réalisées par des artistes femmes au sein d’un univers 2D propre à l’esthétique du jeu vidéo et qu’il nous faut explorer pour les découvrir. Elles sont accompagnées de cartels explicatifs que le personnage peut également choisir de lire ou pas.


Conforme Magazine : Est-ce que vous êtes en communication lorsque vous jouez ?

WMAN Guild : À la base on est tout le temps en tchat vocal sur l’application Discord. Ca nous est arrivé quelques fois de ne pas l’activer volontairement, comme lorsqu’on a joué à Furcadia qui est un jeu multi-joueur.se.s où il faut communiquer avec les autres, et donc pour ne pas fausser l’expérience, on a décidé de jouer sans être en contact.

Récemment on a joué à ARK qui propose un monde où le but est de survivre. Tu apparais tout.e nu.e sur une plage et il y a des dinosaures partout, et tu dois apprendre à fabriquer tes propres outils. On a fini par construire une sorte de maison en groupe… et puis il a fallu qu’on s’explique avec les voisins qui ne comprenaient pas pourquoi on s’appelait WMAN, ils pensaient qu’on était un groupe de filles et du coup ils sont venus nous draguer, voire nous harceler.

Ils nous ont même graffé un attribut masculin sur notre mur de maison, et ils nous ont volé tous nos dinosaures, on a dû déménager.

Conforme Magazine : En effet on parle beaucoup de harcèlement sur internet ces derniers temps, comment vous positionnez-vous sur ces sujets ? WMAN Guild : Dans notre pratique du jeu, nous ne revendiquons pas d’action politique, comme peut faire Angela Washko par exemple, mais c’est vrai que les interactions sociales qui se produisent dans les jeux nous intéressent énormément et on aime s’y confronter, les mettre à l’épreuve autant que possible.





Conforme Magazine : Qu’est-ce qui vous intéresse alors dans ces expériences virtuelles, qui parfois peuvent aussi mal tourner comme dans ce dernier cas ? WMAN Guild : tout d’abord le plaisir de jouer, mais aussi ce statut de « citoyenneté temporaire » qu’on acquiert lorsqu’on rentre dans un monde donné. On questionne ainsi notre adaptabilité et notre perception des choses afin de cultiver un esprit d’ouverture pour ce qui est différent ou inconnu.

On s’approprie le territoire dans lequel on est et on se questionne sur notre identité au fur et à mesure de cet espace-temps qu’on découvre, on se confronte frontalement à comment on se construit à travers le paysage, les autres êtres et objets qu’on rencontre, en somme comment notre environnement nous forge. Ce qui nous fait prendre du recul par rapport à la vie réelle.

En effet il s’agit d’interroger une posture face aux éléments qu’on rencontre ou qui viennent à nous. Comment approche-t-on un espace qui est partagé ? car ces jeux vidéos sont des espaces publics à part entière. On essaye notamment de comprendre où l’on se trouve et quels sont les principes qui régissent chacun des mondes, on prête attention à ce qu’on manipule, à ce qu’on altère par notre présence dans le jeu.

Conforme Magazine : Et le nom WMAN Guild, d’où vient-il ? rien à voir avec « woman » ? WMAN Guild : le nom vient d’une déformation du sigle WLAN (Wireless Local Area Network) qui fait écho à la dimension d’exploration « territoriale » de notre démarche. Cependant, on aime beaucoup cette ambiguïté en effet, les joueur.se.s qu’on rencontre sont parfois interloqué.e.s et ca permet de démarrer un échange. En tout cas, dès qu’on peut, on laisse notre signature pour signaler notre identité multiple et changeante.



WMAN Guild (http://wman.monster/)

Propos recueillis par Licia Demuro